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Comment la capitale de l’Europe voit-elle le futur de ses entrepreneurs ?

Admirée ou ignorée, figée ou pleine de promesses, ville de province ou capitale d’un continent, Bruxelles ne laisse aucun entrepreneur belge indifférent. La plupart y passe d’ailleurs toujours à l’occasion pour les affaires. Mais que représente réellement Bruxelles pour les entrepreneurs ? Comment la capitale de l’Europe voit-elle sont avenir économique ? C’est ce que nous avons demandé à son Ministre de l’Économie et de l’Emploi : Didier Gosuin.

 

Didier Gosuin, Ministre bruxellois de l’Économie et de l’Emploi

 

Koalaboox : Mr. Gosuin, pourriez-vous nous dire en quoi se caractérise l’entrepreneuriat bruxellois, notamment par rapport aux autres régions de Belgique ?

Didier Gosuin : Vous vous en doutez, le tissu économique bruxellois, situé en région urbaine densément bâtie, est fort différent du reste du pays : 98% des entreprises sont des (T)PME dont la grande majorité exercent leur activité dans le secteur des services (tertiaire). Nos nouveaux entrepreneurs sont principalement actifs dans les secteurs de l’édition, de l’audiovisuel et la diffusion, les activités juridiques, comptables, de gestion, d’architecture et bien sûr, les activités informatiques, digitales, d’information (TIC) et le « lifetech » (médical). Ce ne sont pas encore des tous gros secteurs, mais ils sont en croissance.

 

KB : Quelle évolution constatez-vous dans le profil et la santé des entrepreneurs bruxellois ?

DG : Nous bénéficions de la dynamique positive qui touche toute l’Europe pour l’entrepreneuriat. Résultat : chaque jour ce sont plus d’une trentaine d’entreprises qui naissent à Bruxelles. Nous avons le taux d’entrepreneuriat le plus élevé du pays (voir ci-dessous) et le solde net de création d’entreprise continue d’augmenter : 4000 cette année ! Le taux de survie reste bon (68,8% après 4-5 ans) avec toutefois de fortes disparités entre les différents secteurs d’activités.

 

Des entrepreneurs, 1 pays, 3 régions
Région Flandre Bruxelles Wallonie
Nombre de PME (2014) 591 132 120 550 298 821
Taux d’entrepreneurs (pour 1000 habitants) 7,1% 9,4% 6,1%
Croissance du nombre d’entreprises 1,82% 2,19% 1,3%
Entreprises actives dans les services (tertiaire) 78% 93% 80%
Taux de survie à 5 ans (2012-2017) 69,1% 67,1% 65,8%
Starters qui emploient du personnel dès la 1e année. 9,1% 12,1% 12,4%

 

KB : Et quelles sont les « connexions » existantes avec les régions wallonnes et flamandes ?

DG : La géographique spécifique de Bruxelles fait que nous avons un solde net de départ d’entreprises très important vers les régions voisines. Beaucoup d’entrepreneurs qui réussissent à Bruxelles voient la ville comme une plateforme de lancement pour le développement de leurs activités, mais doivent trouver des terrains, des lieux de stockage, ce qu’ils trouvent le plus souvent dans les Brabants flamand et wallon. Cela signifie aussi que la dynamique bruxelloise a un impact positif sur les dynamiques économiques en Flandre et en Wallonie ! L’économie bruxelloise représente 18% du PIB national et un PIB par habitant parmi les plus élevés d’Europe, mais c’est sans oublier qu’elle est aussi un tremplin dont bénéficient les économies régionales belges.

 

KB : Puisque vous la mentionnez, en tant que capitale de l’Europe, Bruxelles offre-t-elle un avantage supplémentaire pour les nouveaux entrepreneurs ?

DG : Pour les entrepreneurs de certains secteurs, la présence des institutions européennes, et de toutes les activités qui y sont liées, constitue un inconvénient car le coût de la vie, de l’immobilier et de la mobilité a explosé en quelques années ! Ce statut peut donc repousser certains entrepreneurs. A contrario, les entrepreneurs actifs dans les services, notamment technologiques, trouvent à Bruxelles tous les réseaux dont ils ont besoin pour se développer, s’informer…

 

KB : Cette mission de réseautage et d’information est-elle vraiment primordiale ?

DG : Aujourd’hui, les entreprises actives dans les nouvelles technologies de l’information et de la communication, des services B2C ou B2B ne peuvent se contenter de leur marché domestique, elles doivent s’exporter très rapidement. À Bruxelles, les entrepreneurs disposent de bases européennes et internationales d’échanges avec le monde économique et politique, de clusters dédiés, de plateformes de test et d’échanges (Ex. Life Tech)…En 10 ans, Bruxelles a su mettre en place un écosystème idéal pour se lancer, tester, innover, même pour des secteurs “traditionnels” comme l’HoReCa ou la construction. Dans le secteur de l’HoReCa, on voit de nouvelles tendances se lancer d’abord à Bruxelles : les supermarchés bio, les restaurants mono-produits, etc. avant de s’exporter dans les deux autres régions. Nous devons garder cette attractivité pour les entrepreneurs.

 

“A Bruxelles, pour être un bon entrepreneur,

un bon cuisinier ne doit plus seulement savoir cuisiner…” R. Shirazee

 

KB : Quels sont les défis à surmonter pour favoriser l’entrepreneuriat à Bruxelles ?

DG : Notre challenge, c’est de faire naître cette nouvelle économie urbaine et axer sur les nouvelles technologies digitales. Certains pays, comme la Lituanie, sont très avancés sur ces questions et feront la différence dans quelques années. On compare Bruxelles à Washington pour son rôle politique et économique, mais nous n’avons pas les ressources des États-Unis non plus ! Notre écosystème doit encore gagner en maturité, tout en restant dynamique et modulable. On ne compte plus les beaux projets régionaux ou fédéraux qui accouchent… avec 5 ou 10 ans de retard.

Un autre défi, mais qui concerne aussi le reste du pays, c’est que cette économie de demain va faire appel à des emplois qualifiés dont nous sommes en pénurie. Il faudra améliorer/adapter les formations (voir ci-dessous). Dans toutes les économies avec un haut niveau de qualification, il y a un bon bilan économique.

 

Didier_Gosuin_Koalaboox_bruxelles

 

Responsabiliser l’enseignement et l’entreprise

 KB : Quelles sont vos pistes pour anticiper ce manque (déjà effectif !) de main d’œuvre ?

DG : Davantage responsabiliser l’enseignement et les entreprises. L’enseignement ne prépare plus assez les jeunes au monde du travail qui les attend, surtout au niveau des formations professionnelles. Il faut relever leur niveau de qualité et pousser vers les formations qui préparent aux métiers de demain et… à ceux qui sont déjà en pénurie !

Mais l’enseignement n’est pas le seul responsable. Nous devons faire comprendre aux entreprises qu’elles peuvent aussi être actrices de la formation des jeunes. Elles ne doivent pas juste attendre que les pouvoirs publics exécutent leurs fonctions régaliennes en matière d’éducation.

Si je prends exemple sur mon propre parcours : j’ai fais des études d’enseignant mais en même temps, j’ai lancé des magasins de chocolat en France. Après ces expériences, j’ai pris des cours de gestion et là je m’en sortais mieux que la moyenne des autres étudiants, tout simplement car j’avais déjà eu les mains dans le cambouis, là où c’était de la théorie pure pour les autres. Bref je pense qu’il faut aider les jeunes à ce qu’ils soient initiés concrètement à ce qu’ils apprennent. Ils doivent se confronter au réel. Il faut (ré)inventer la connexion entre le monde enseignant et le monde économique.

Le monde enseignant et économique a encore peur, mais est de plus en plus prêt à s’adapter. Les jeunes, eux, sont conscients que la sécurité de l’emploi n’existe plus donc ils ont moins peur de se lancer comme indépendant.

 

KB : Comment voyez-vous l’entrepreneuriat bruxellois dans les prochaines années ?

DG : Ne nous leurrons pas, on ne créera vraisemblablement plus de grandes entreprises industrielles sur le sol bruxellois ou même de groupes internationaux type GAFAM. Mais nous n’avons pas cet objectif-là. L’avenir de l’entrepreneuriat (technologique, ndlr) bruxellois, c’est l’existence d’un écosystème solide et cohérent de sociétés aptes à répondre directement aux besoins du marché (B2B et B2C). Nous travaillons au développement de plateformes, de clusters, dont la fonction sera de venir en appui aux plus grandes sociétés en répondant aux problèmes auxquels ces dernières sont confrontées. L’avantage : les entrepreneurs ont l’opportunité de se lancer en répondant directement à un besoin du marché clairement identifié et défini. Ce “besoin”, cette “solution” pourrait devenir la spécialité de la société en question. Pour résumer, une majorité des startups travaillera comme une galaxie autour de grands groupes, comme des “solutionneurs“. C’est une chaîne de valeur, qui, selon moi, constitue l’avenir. Et c’est un atout pour des économies faites de (T)PME comme la nôtre à Bruxelles.

 

KB : Et vous pensez que les entreprises plus importantes « joueront le jeu » ?

DG : Je suis optimiste. La plupart des grandes entreprises commencent à le comprendre et à utiliser ces compétences d’innovations.

 

KB : Et quel rôle pour le politique du coup ?

DG : Le politique doit être là pour rendre le système optimal, pour faire en sorte que l’écosystème soit favorable à l’entreprise. Nous devons aussi contribuer à faire disparaître tous les signaux négatifs, régressifs (sécurité, chômage, éducation, santé) qui contribuent à replier l’économie sur elle-même. Bref, lutter contre tout risque de déclin et redonner confiance dans le progrès. Nous vivons une période de mutation sociétale très importante, tant culturelle que technologique et environnementale. C’est à nous de choisir, ou bien nous nous replions sur ce que nous connaissons déjà, mais je n’y crois pas, ou bien nous donnons les moyens aux nouvelles générations de se développer sainement et durablement et nous aurons gagné le pari de l’avenir !

 

Crédits photos : Koalaboox, Antoine Doetsch, Didier Gosuin

 

Koalaboox_Bruxelles_Europe

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